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déc 14 2009
Les hésitations de François de Sales

Charles-Emmanuel Ier, le Grand
Le duc de Savoie Charles-Emmanuel Ier, en guerre larvée contre le roi de France Henri IV, trouva un jour que François de Sales était trop proche de celui-ci : on sait qu’il s’était rendu à Paris, où il avait eu un certain succès, que le roi de France lui proposa l’évêché de Paris, et qu’il le refusa, disant qu’il voulait demeurer parmi ses chères montagnes.
Or, à son maître, l’évêque titulaire de Genève répliqua en renouvelant sa soumission et sa fidélité : Je suis savoisien, s’écria-t-il, et je ne serai jamais autre chose.
On pourrait résumer, somme toute, le sentiment des Savoyards vis à vis de la France, tout au long des siècles, par cette position partagée et ambiguë de François de Sales même. Il écrivit ses livres en français, notamment pour qu’ils fussent compris des dames - qui n’étudiaient pas le latin -, et pour répandre la dévotion jusque dans la vie profane, voulant sortir le mysticisme chrétien du cercle restreint des religieux. On l’accusa d’ailleurs d’avoir mis, en langue vulgaire, et donc à la portée de tous, de profonds mystères, d’essence initiatique : allusion probable aux imaginations qu’il conseillait, permettant de se représenter soi-même guidé par un ange sur un chemin situé entre le paradis - en haut - et l’enfer - en bas. Il encourageait les dévots à se créer un monde intérieur, et cette tendance mystique ne fut pas toujours bien vue : Jeanne Guyon, par exemple, avait été marquée par sa lecture des ouvrages de François de Sales, mais elle fut finalement mise à la Bastille : on jugeait ses voies trop peu orthodoxes.

François de Sales
Si François de Sales rédigea ses ouvrages en français, c’est sans doute en partie parce qu’ils étaient adressés à des dames françaises.
L’Introduction à la vie dévote, par exemple, était destinée à une dame normande qui, après son mariage, s’était installée près de Bonneville… Et puis le diocèse de François de Sales était lié au duché de Genevois-Nemours, avec lequel il se recoupait presque ; or, on a vu, à propos de Vaugelas, que ce duché entretenait des liens avec Paris. De toute façons, cela faisait longtemps que le français était la langue de la Cour, en Savoie.

Saint Anselme de Cantorbéry
D’un autre côté, François de Sales se défiait réellement de la France, dont il jugeait les mœurs relâchées, peu propres à la dévotion : il était à cet égard très attaché à la simplicité de nos montagnes et du peuple qui y vivait, lequel il estimait spontanément tiré vers le bien, même si cette bonne nature de départ devait à ses yeux être sanctifiée par la religion, et l’enseignement de l’Église. Il était tout à fait patriote, aimant à évoquer les saints de nos montagnes. Il évoqua notamment saint Bernard de Menthon, plus souvent encore saint Anselme de Cantorbéry - originaire d’Aoste -, et il chercha constamment à faire au moins béatifier Pierre Favre, qui était des environs de Thônes. Il conseillait de toutes façons même à ses disciples d’Orléans de se rattacher toujours, en pensée, aux saints patrons du diocèse auquel ils appartenaient. Sur le plan culturel, on ne pouvait pas faire plus hostile au centralisme : la religion, pour lui, devait aussi être locale dans son expression.
Le lien avec la culture française, mais avec un fort attachement à la Savoie et à sa culture propre - la recherche, dans cet esprit, d’une forme d’autonomie donnant un cadre à sa spécificité -, c’est ce qui caractérise certainement les Savoyards en général, et qui fut très sensible chez François de Sales en particulier. La Savoie est certainement une partie de la francophonie, mais son degré de fusion avec la tradition spécifiquement française n’a rien d’absolu, et fait régulièrement l’objet d’une appréciation critique. L’équilibre, à cet égard, semble lui-même devoir rester mouvant, et donc, la nécessité apparaît de rester toujours souple, sur le plan institutionnel. Si les sentiments et les pensées des Savoyards au cours des siècles devaient dégager une ligne de force, on dirait que le lien avec la France est recherché, certes, mais que la dissolution en elle est rejeté : il s’agit d’intégrer un ensemble vaste sans perdre son âme.
Rémi Mogenet.

