déc 21 2009

La conquête de Chamonix au lendemain de l’Annexion

Publié par Rémi le 9:03 dans Non classé

Théophile Gautier

Théophile Gautier

Une des promesses faites aux Savoyards par Napoléon III, à l’Annexion, était de construire des infrastructures modernes, et en particulier des routes, en Savoie. Or, Théophile Gautier (1811-1872), en 1862, vient à Chamonix, et évoque justement la route que Napoléon III est en train de bâtir pour permettre un accès plus facile à cette vallée d’où l’on peut gravir le mont-Blanc.

Eugène Labiche

Eugène Labiche

D’ailleurs, l’Annexion a provoqué la venue à Chamonix de nombreux Français. Le dramaturge Eugène Labiche (1815-1888) s’en est fait l’écho, dans Le Voyage de M. Perrichon, pièce qui a été créé justement en 1860, comme pour célébrer l’intégration du massif du mont-Blanc dans le territoire national : on se souvient que Perrichon, digne bourgeois originaire des environs de Paris, chante les glaciers de Chamonix en termes pompeux et comiques, se prenant pour un héros de l’alpinisme moderne. Les Savoyards sont, dans cette pièce, des guides et des hôteliers : leur rôle est clair. Il est d’accueillir les touristes parisiens. Ce dont ils s’acquittent avec bonne grâce, dans le texte.

Labiche n’avait rien d’un écrivain rebelle au régime. Et quand au lendemain de l’Annexion Gautier vint lui aussi à Chamonix, il raconta son voyage au sein d’un feuilleton destiné à paraître dans la presse parisienne. Or, il ne cesse de s’y extasier des merveilles qu’il distingue dans le paysage, et d’y voir comme le reflet du monde divin, plaçant l’image du Christ sur le Thabor ici, des anges là, des forteresses de géants ailleurs : il crée un monde fabuleux, et ses lecteurs ne pouvaient qu’être attirés par le mont Blanc et ses abords, une fois intégrées ces figures incroyables.

Jules Michelet

Jules Michelet

Le grand historien patriotique Jules Michelet (1798-1874) se fendra lui aussi d’un récit de voyage à Chamonix, en 1867 : il veut sans doute, par là, intégrer symboliquement la Savoie à la France - comme pour y marquer son territoire, car il était considéré comme l’historien, par excellence, de la Nation. Or, lui aussi est plein d’extase et d’exaltation, lui aussi évoque des géants, des fées, des figures fabuleuses, des mystères profonds liés à la montagne, aux glaciers, aux gouffres. Tout l’émerveille et l’enthousiasme, tout déclenche en lui des torrents d’hyperboles et d’images grandioses…

On ne peut pas dire que la France n’a pas joué le jeu du tourisme, plus ou moins consciemment : en faisant du mont-Blanc un mythe vivant, de Chamonix et de la haute vallée de l’Arve un pays au sein duquel les traces des êtres divins ou mythologiques sont clairement perceptibles, les écrivains ont en quelque sorte placé mille idoles éblouissantes le long des routes que faisait, pendant ce temps, construire Napoléon III ! La dynamique d’un tourisme de masse fut instituée précisément de cette manière. Car si les élites se rendaient au pied du mont-Blanc, le reste du monde, pour ainsi dire, allait dans ses parages: les Alpes devenaient une destination magique, un moyen d’épanouissement intérieur.

On ne peut pas dire que Chamonix, en tout cas, n’en profita pas. Car même si le tunnel du mont-Blanc met davantage en danger le tourisme - et, plus directement, la santé des habitants de la vallée de l’Arve, par la pollution des camions -, il ne fut pas construit au lendemain de l’Annexion, mais près de cent ans plus tard…

Rémi Mogenet.




2 commentaires à “La conquête de Chamonix au lendemain de l’Annexion”

  1.   Clairesur 29 déc 2009 le 22:38

    Bon, ça prouve juste que dès le lendemain de l’Annexion, la France considérait déjà la Savoie comme son terrain de jeu et une rente qui rapporte. On ne peut pas dire que l’histoire l’a démentie, mais il faut rajouter que la Savoie lui a en plus servi, par trois fois,de réserve de chair à canon…

  2.   Rémisur 30 déc 2009 le 10:01

    Je pense, cependant, que sur le plan personnel, Napoléon III s’est senti redevable aux Savoyards, et qu’il a joué le rôle qu’il avait promis, et que les écrivains officiels du temps lui ont emboité le pas. Mais le sentiment personnel de Napoléon III n’a évidemment pas engagé la France tout entière, et il est probable que la IIIe République, notamment, était dirigée par des gens que les sentiments personnels de Napoléon III n’engageaient vraiment pas, et on pourrait même dire qu’ils avaient une tendance spontanée à les contredire. Ensuite, cela peut devenir politique, même si le temps aura tendance à brouiller les cartes, à faire oublier les choses. Mais cela peut quand même s’enchaîner mécaniquement, et la réflexion de Mitterrand en 1988, dont je parle dans l’article suivant, sur Costa de Bauregard, le montre sans doute.

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