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jan 04 2010
L’essor d’Annecy autour de 1860

Custine
Dès avant l’Annexion, deux écrivains français ont parlé d’Annecy de manière à la faire connaître en France avantageusement : Astolphe de Custine (1790-1857) et Eugène Sue (1804-1857).
Le premier est l’auteur d’un des seuls poèmes qui aient été composés par un étranger, parmi ceux qui établissent un lien entre le lac d’Annecy et l’Être divin, sur le modèle de ce que fit Lamartine pour le lac du Bourget ou même le Léman ; son œuvrette se terminait en effet par ces vers :
Loin des froides beautés d’un monde qui grimace,
C’est l’image de Dieu qui se peint sur ta glace.
Certes, les Savoyards François de Sales et, surtout, Jacques Replat chantèrent en abondance le merveilleux lac annécien, y plaçant des rêveries mystiques et un monde de fées et de créatures magiques inoubliable. Mais Jacques Replat n’eut pas de succès en dehors de sa petite patrie de Savoie et les écrits de François de Sales sur Annecy ou d’autres lieux de la Savoie demeurèrent peu connus à l’étranger, étant issus de sa correspondance privée.

Eugène Sue
L’autre écrivain fameux à Paris et plus généralement en France qui parla abondamment d’Annecy et chanta ses louanges avant l’Annexion, c’est Eugène Sue. Il y avait pris demeure pour échapper au régime de Napoléon III, mais il fit véritablement œuvre de publicitaire excellent, de 1851 - date de son installation à Annecy-le-Vieux -, à 1857, date de sa mort. La préface à son roman Cornélia d’Alfi (1852) est une présentation élogieuse d’Annecy et de son lac, présenté comme un lac suisse mais sans les touristes et la cherté du pays helvétique. Sue évoque les coutumes agricoles locales, l’industrie, et la culture, ayant rencontré Jacques Replat et les autres membres de l’Académie florimontane. Il produisit même un poème, sur sa maison d’Annecy-le-Vieux et le lac qui s’étend non loin, et dans Cornélia d’Alfi, plusieurs descriptions du lac et des montagnes qui l’environnent en créent une image très charmante.
Napoléon III ne fut pas rancunier : tout au contraire, au lendemain de l’Annexion, il voulut lui aussi se présenter comme un bienfaiteur d’Annecy, cherchant peut-être à faire figure de prince magnanime, ou simplement à faire oublier Sue à son profit, comme si une concurrence s’était établie entre les deux pour savoir qui aurait le plus de bienveillance pour la vieille capitale du Genevois !

Impératrice Eugénie
Il fit ainsi de la noble cité lacustre le chef-lieu d’un département dont les limites rappelaient directement celles du département du Léman, qu’avait créé son oncle Napoléon Ier, quoique le chef-lieu en fût Genève, et il chercha à lui donner du lustre aussi en encourageant son épouse Eugénie à se dire folle d’Annecy : l’hôtel Impérial fut construit pour elle ; la mode, à Paris, fut lancée.

Préfecture d'Annecy
Napoléon III fit aussi bâtir une jolie préfecture dans le pur style français : elle ressemble à un château du centre ou du nord de la France. Le préfet y serait précisément une sorte de seigneur provincial à la française !
Quoi qu’il en soit, par la suite, le succès d’Annecy fut constant. Les écrivains français en vue à cette époque ont chanté la ville, le lac, y sont passés, s’y sont baignés : sous la IIIe République - qui inconsciemment suivait un mouvement initié par Napoléon III - Annecy fut très en vue.
Il faut savoir qu’après 1815, Annecy, qui n’avait presque rien été sous la Révolution et le Ier Empire, n’était plus qu’une petite cité à demi ruinée. Charles-Albert l’avait développée dès 1845, l’Académie florimontane y était renée de ses cendres, et, sans doute, les Annéciens eux-mêmes avaient commencé à bien redresser la tête, mais il faut avouer qu’après 1860, grâce au tourisme venu de France, une ère nouvelle commença.
Comme à Chamonix, Napoléon III tint ses promesses, globalement : il joua le jeu auquel il s’était engagé auprès des Savoyards.
Rémi Mogenet.


Napoléon III et tous ces écrivains français ont-ils tellement bien fait de chanter les louanges d’Annecy et de son lac? Quand on voit ce que sont devenues la plupart de ses rives, que la France n’a pas su protéger des invasions touristiques, on peut se demander où est le bienfait. Tous ces Français emballés par la région ont constellé les bords du lac de constructions moches et déplacées, qui ont complètement dégradé ce charme tant apprécié au XIXe..
D’un autre côté, si le lac et ses abords sont trop abîmés, ils passeront de mode, et les gens repartiront. Je pense de toute façon qu’Eugène Sue et Astolphe de Custine étaient sincères ; d’ailleurs, le premier connaissait Jacques Replat, et ses sentiments ont fait écho aux siens, car Replat aussi adorait le lac. Je pense néanmoins qu’Annecy reste une jolie ville, et que son lac reste beau à regarder. Les autres villes, même celles qui n’ont pas attiré beaucoup de gens, n’ont pas forcément évolué d’une façon plus gracieuse. C’est aussi l’époque qui veut cela, l’absence de sens esthétique, lié probablement à une forme de matérialisme foncier.
Vous avez raison! C’est l’époque qui veut ça, et l’expression dit bien ce qu’elle veut dire avec ce verbe vouloir marquant la volonté exercée par l’époque; la volonté d’une abstraction! D’une abstraction faite de nous tous qui consommons n’importe comment, sans âme, et qui par cela même abîmons tout. Heureusement que certains ont commencé juste à temps à se préoccuper de patriomoine, je n’ose imaginer les dégâts sinon…
Je pense que le souci culturel existe, mais qu’il a été en quelque sorte usurpé par une fascination des machines, qui sont aussi un objet culturel, en plus d’être des biens de consommation. En outre, le centralisme culturel au sein de l’Education nationale a empêché le patrimoine savoyard, qui n’entrait pas bien dans les programmes d’enseignement de l’histoire et de la littérature, d’être défendu et illustré correctement. Car à cet égard, l’Education est fondamentale. Dans les faits, je pense que les écoliers et collégiens de Haute-Savoie devraient tous faire au moins une fois la visite du château d’Annecy illustrée par des exposés sur l’histoire qui le concerne ; or, dans les faits, on peut dire que c’est le contraire qui se produit. Je sais que le village d’Yvoire est visité, mais ce n’est pas pour son histoire propre, en général, mais comme exemple de village médiéval : c’est dire que c’est dépersonnalisé et rendu abstrait. La seule histoire concrète est celle de France, et celle de la Savoie disparaît donc. Je pense que, d’un point de vue culturel et pédagogique, c’est tout à fait anormal.
Je suis également d’accord avec votre analyse, il y a un manque d’honnêteté culturelle de la part de la France.
ça me fait penser à un mythomane qui finit par croire ce qu’il raconte. C’est différent du “Nos ancêtres les gaulois” raconté partout en Afrique “française” il y a quelques décennies.
Mais ça y fait franchement penser.
J’ajoute que les écoliers du département de Haute-Savoie visitent aussi souvent le château de Montrottier, un peu pour les mêmes raisons qu’Yvoire, parce qu’il est pittoresque et sent bon l’époque féodale. Mais d’un point de vue politique, ce château a une importance réduite. Or, on ne peut pas dire que l’histoire politique de la France n’est pas enseignée. Le château d’Annecy est à la fois médiéval, renaissant et pittoresque, il est dans le chef-lieu du département, et il se relie à l’histoire justement du département, puisque ses princes ont dirigé souverainement le Genevois et le Faucigny, au sein du Saint-Empire puis du duché de Savoie. Il est pour ainsi dire l’équivalent de la Conciergerie, à Paris, ou du Château de Versailles, pour la Haute-Savoie, et il est normal que les écoliers et collégiens du département le connaissent et connaissent l’histoire qui lui est liée. Sinon, comment attendre que les gens s’intéressent ensuite aux élections cantonales, par exemple ?
Je suis encore une fois d’accord avec vous mais c’est très lié à la structure politique de la France.
Toute l’histoire de France ou presque s’est passée sur Paris, quand on ouvre un livre d’histoire lambda. La révolution française a centralisé complètement et encore plus la vision de la France.
Et on observe ce que j’appellerais un flou culturel en Savoie,
qui peut perturber la vision et la valeur des circonscriptions politiques, comme vous le faites remarquer, et bien plus encore.
Comme le dit l’adage,”Ne pas savoir d’où l’on vient c’est ne pas savoir où l’on va”.
Quand est-ce que vous nous écrivez un bouquin et un vadémécum simplifié (pour les enfants par ex.) de la riche histoire de la Savoie ?
Je ne sais pas. Je pense que cela s’est déjà fait, notamment en bande dessinée, et que sans aide publique, cela ferait perdre de l’argent à l’éditeur. Mais je cherche à publier un livre sur la Savoie dans ses relations avec la littérature, qui contient beaucoup d’histoire, et qui peut être utile à la fois aux professeurs d’Histoire et aux professeurs de Lettres. Le château d’Annecy est présent notamment à travers Mme de Lafayette, qui a pris, pour “La Princesse de Clèves”, comme modèle Jacques de Savoie, qui a vécu à Paris, mais aussi à Annecy, dans le château, où il est mort après avoir essayé de reprendre Genève et nourri les arts dans sa bonne cité d’Annecy. Ensuite, comme je l’ai dit, il faut le financement. L’histoire de la vallée de l’Arve, je l’ai reprise à travers un livre sur les écrivains qui l’ont parcourue, livre qui peut servir à la fois aux professeurs de Lettres et d’Histoire, de nouveau ; il se nomme “De Bonneville au mont-Blanc”, et on ne peut pas dire qu’il ne marche pas, mais l’éditeur se plaint quand même de ne pas en vendre assez, et assez vite.