Archive pour octobre, 2009

oct 26 2009

La fin des relations avec les Allemagnes

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Ecole d'horlogerie fondée en 1848

Ecole d'horlogerie fondée en 1848

L’impression qu’avaient les Savoyards d’être économiquement isolés, sous la restauration sarde, a été expliquée par Stendhal – on l’a vu – par le souvenir de Napoléon, sous le règne duquel la frontière avec la France était ouverte et donc n’empêchait pas les échanges. Il faut se souvenir que Genève faisant alors partie de la France, même avec cette cité de Calvin, le commerce se développa considérablement.

Mais l’impression d’enfermement existait aussi par rapport à l’ancien royaume de Sardaigne, celui qui avait précédé la Révolution, notamment dans le nord de la Savoie. En effet, au-delà même de Genève et de la Suisse, avec lesquelles les relations demeuraient tendues, les Savoyards du nord se rendaient constamment, à cette époque, en Allemagne.

Georges Muffat

Georges Muffat

On a volontiers oublié que la Savoie paya un tribut au Saint-Empire romain germanique jusqu’à la dissolution de celui-ci, en 1806. Cela rapprochait politiquement la Savoie du monde allemand en général, et les Savoyards sont ainsi nombreux à s’être illustrés dans ce qu’on nommait alors généralement les Allemagnes. On se souvient du prince Eugène, qui, au début du XVIIe siècle, fut couronné de gloire à Vienne, ainsi que du compositeur Georges Muffat (1653-1704) qui, originaire de Megève, fit fortune à la cour de plusieurs princes allemands : il fut l’un des inspirateurs de Haydn, par exemple.

Qu’il fût originaire de Megève est significatif, car, pour une raison un peu obscure, les habitants du Faucigny (ou Faucignerands) ont réellement été à la pointe de ces relations avec le monde allemand. Horace-Bénédict de Saussure, passant à Magland vers 1775, déclare qu’on y est aisé parce qu’on va constamment en Allemagne pour y accroître ses richesses. Et on connaît l’histoire du décolletage (telle que la présente le musée de Cluses) : à l’origine, il s’agit d’un horloger de Saint-Sigismond, près de Cluses, qui, ayant séjourné à Nüremberg au début du XVIIIe siècle, y perfectionna son art au contact des horlogers allemands, et qui, de retour au pays natal, en 1720, y fonda un atelier qui ne tarda pas à avoir du succès. Celui-ci se développa, notamment par le commerce avec Genève, et l’École d’horlogerie de Cluses fut finalement fondée par le roi Charles-Albert, en 1848. (Au cours du XXe siècle, le décolletage, on le sait, fut mis au service de l’automobile française.)

Néanmoins, après la Restauration sarde, ce débouché allemand fut complètement supprimé : la rupture entre la Savoie et l’Autriche avait été consommée par la dissolution du Saint-Empire, qui fit naître, en Italie, une idée nationale que s’empressa de reprendre à son compte le roi de Sardaigne. L’Autriche tenant la Lombardie et la Vénétie, la guerre était inévitable, et elle eut lieu. Elle fut d’ailleurs l’occasion de l’Annexion, comme on ne l’ignore pas, car le Roi avait besoin de la France pour l’emporter sur l’Autriche, et il fallut la payer de Nice et de la Savoie. La seconde n’était d’ailleurs pas très enthousiasmée par l’idée nationale italienne. (Pour Nice, Garibaldi tend à montrer le contraire.)

Bref, pour la Savoie, à certains égards, la situation, sur le plan économique, était en fait plus difficile, au XIXe siècle, qu’elle ne l’avait été avant la Révolution. Les difficultés avec la Suisse s’étant aplanies, on comprend que dans le Faucigny, on ait beaucoup compté, en 1860, sur les relations commerciales avec celle-ci pour retrouver une activité économique florissante.

Rémi Mogenet.

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oct 19 2009

La Première Guerre mondiale et le rattachement psychique à la France

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Joseph de Maistre

Joseph de Maistre

Le sentiment patriotique, en Savoie, on l’a vu, eut pour objet la Savoie même, tant avant que pendant et après l’Annexion. Cela dura, je pense, jusquà la Première Guerre mondiale, et cela est attesté par exemple par les écrits de Noémi Regard (1873-1952), une institutrice qui fut également pédagogue et écrivain, et qui eut pour particularité dêtre née dans une famille protestante, près de Saint-Julien-en-Genevois : elle se sentait plus proche de Jean-Jacques Rousseau et de sa religion naturelle que de Joseph de Maistre et de son catholicisme ardent !

Or, dans un de ses écrits pédagogiques écrit sous la forme dun dialogue avec ses élèves, elle fit allusion à la guerre de 1914-1918 en montrant un patriotisme fervent, en faveur de la France. Pour elle, il ne faisait pas de doute que celle-ci était dans son bon droit, et que lAllemagne avait tort. Sur ce plan tout politique, elle ne mentionna jamais la Savoie.

Charles Péguy

Charles Péguy

Pourtant, elle l’adorait : elle en chantait la nature, et disait ne pas pouvoir se passer de la lumière qui chaque matin se déversait sur ses prés et ses vaches – ou des couleurs qui chaque automne en inondaient le beau paysage. Mieux encore, elle refusa toujours denseigner ailleurs quen milieu rural, aimant par-dessus tout lâme paysanne. Elle se sentait liée à la Savoie jusque dans le fond de son être. Mais pour elle, cela neut pas deffet politique direct, sinon dans le sens où elle se rattacha à ce courant qui glorifiait la province, la bonne vieille terre française, à la façon de Charles Péguy – et, de nos jours du poète savoyard Jean-Vincent Verdonnet, qui eut pour source dinspiration à peu près la même région de la Savoie que Noémi Regard. Or, ce courant, il faut lavouer, déboucha essentiellement sur le gaullisme. Il ne donna pas lieu à un régionalisme foncier.

La Savoie devint ainsi une province rurale de la France ; et somme toute, cela ne date pas tant de 1860 que de 1914. Même la préférence que les milieux cultivés savoyards affichent à présent pour Rousseau, face à Joseph de Maistre et François de Sales, montre de quelle façon les Savoyards se sont rattachés au panthéon français…

 

Rémi Mogenet.

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oct 12 2009

Effet de l’Annexion sur le parti catholique : l’entrée dans la droite française

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buetUn des engagements exigés à la France par le comte Amédée Greyfié de Bellecombe, en échange de son adhésion à l’Annexion, était une politique favorable à l’Église catholique, politique que ne suivait plus le gouvernement de Turin depuis plusieurs années, étant de tendance libérale. Les attaques contre le statut de l’Église qui ont eu lieu aussi en France, sous la IIIe République, firent donc dire à certains que la France n’avait pas tenu ses engagements, et même évoquer des tentations sécessionnistes. De fait, alors même que le parti catholique avait été favorable à l’Annexion, il était à présent hostile à la République, à laquelle la France désormais s’assimilait. La défense de l’ancienne Savoie fut donc aussi liée à la défense de l’Ancien Régime, au moins sur le plan religieux. La ligne suivie par Joseph de Maistre, à cet égard, était demeurée importante, en Savoie.

A la fin du XIXe siècle, on vit ainsi apparaître des noms savoyards, parmi les hommes de lettres français de la droite radicale – notamment celui de Charles Buet, qui était un proche de Léon Bloy et de Huysmans. Sa position était déjà maurrassienne, en ce qu’il défendait l’union de l’État et de l’Église : à ses yeux, à une nation, il fallait une religion unique ! Buet eut pour disciple et filleul spirituel le célèbre romancier Henry Bordeaux, qui fut de la même tendance politique.

Je dois dire que mon grand-père, installé à Paris, participa totalement de ce courant. Membre de l’Action Française jusque dans les années 1930, il conservait précieusement, comme une relique, à la fois les œuvres de Joseph de Maistre et de François de Sales, qu’il vénérait, et les généalogies des ducs de Savoie et des rois de France, lesquelles étaient pour lui d’une importance égale. Régionaliste, royaliste et catholique, il amassa nombre d’ouvrages sur la Savoie, mais il possédait aussi les œuvres de Henry Bordeaux et de Charles Maurras. Cependant, homme de méditation, lecteur assidu de l’Imitation de Jésus-Christ, il rejeta les conceptions de Hitler : le Jésus qu’il adorait ne descendait-il pas, lui-même, du roi David, par sa mère ? Il devint donc gaulliste.

De fait, je crois que les Savoyards conservaient fréquemment une forme de mysticisme qui individualisait au fond le rapport avec la divinité. La politique devait soutenir l’individu, à cet égard, mais pas faire prévaloir les questions ethniques ; les ethnies elles-mêmes soutenaient la tradition religieuse, et lui demeuraient subordonnées : le mysticisme n’admet pas, je pense, que la religion dans laquelle il s’inscrit puisse n’être qu’un aspect parmi d’autres de la culture nationale, comme on a pu le considérer à la fin du XIXe siècle, à la même époque où les conceptions « racialistes » se sont développées. Au bout du compte, la relation de soi-même avec Dieu demeurait l’essentiel. Le catholicisme savoyard n’était pas forcément étatisé, s’appuyait souvent sur du folklore, l’esprit des vallées, un peu comme au Moyen Âge, et j’en donnerai une autre illustration prochainement, au travers de la figure de Louis Dimier.

 

Rémi Mogenet.

 

 

 

 

 

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oct 05 2009

La logique de Jean-Pierre Veyrat : se détourner de Paris.

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fdesalesJean-Pierre Veyrat (1810-1841) est le plus grand poète de la Savoie romantique. Son œuvre, pleine de feu et d’âme, est marquée par un mysticisme ardent, évidemment lié à la tradition catholique : il était disciple de François de Sales et de Joseph de Maistre. Ses derniers vers, nourris d’images tirées de l’Apocalypse, peuvent aller jusqu’à rappeler les chansons de geste du XIIe siècle, par endroits : il y évoqua l’histoire moderne sous un angle prophétique, au travers de mythes grandioses qui transfiguraient le réel.

Pourtant, né sous Napoléon, il avait commencé par vénérer la mémoire de celui-ci, et avait composé un poème contre le roi de Sardaigne, qui l’avait banni. Il vécut dès lors à Paris, où il fréquenta des poètes de second ordre (notamment Hégésippe Moreau), et connut la misère. Une crise religieuse le ramena d’abord à la Grande-Chartreuse, aux portes de la Savoie, puis le conduisit à demander au Roi sa grâce, qu’il obtint. Son premier recueil, La Coupe de l’exil, évoque son repentir et son retour dans sa « petite patrie », et même s’il est mort assez longtemps avant l’Annexion, ce qu’il exprima est significatif d’un certain état d’esprit qui régna en Savoie sous la Restauration sarde.

Car, certes, il commença par caresser le souvenir de Napoléon et par regarder vers Paris, comme beaucoup de Savoyards de son temps, mais la force du lien avec l’Église et la dynastie de Savoie devait finalement submerger en lui cette nostalgie pour l’Empire français. Il préconisa ensuite de regarder vers l’Italie, et de tourner le dos à Paris et à ses tendances révolutionnaires. Car au-delà de la Savoie même, au-delà de la patrie, de la terre des ancêtres, des souvenirs familiaux – qu’il ne cessa pourtant pas de chanter -, il voulait porter son regard vers la « véritable patrie », celle des cieux, et il pensait que la religion des pères – et notamment le mysticisme propre aux Alpes et illustré par François de Sales – portait son âme précisément dans cette direction.

Notons néanmoins que cette tradition qui réclamait le « renoncement au monde » allait à l’encontre de tendances profondes, au XIXe siècle, que Veyrat même mourut peu de temps après cette période de crise intérieure, et qu’en 1860, paradoxalement, la donne avait changé : le gouvernement de Turin était devenu libéral, anticlérical, et les catholiques savoyards soutinrent Napoléon III en échange de garanties que, sous son autorité, l’Église, en Savoie, serait protégée. Les politiques nationales n’ont rien de constant, et l’attachement à une certaine ligne religieuse – ou idéologique – n’a jamais tiré de façon définitive la Savoie vers la France ou l’Italie.


Rémi Mogenet.

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