Archive pour la categorie 'Non classé'

nov 23 2009

Vaugelas : un lien fort avec Paris

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Si l’on cherche les sources d’un lien fort entre la Savoie et la France au cours des siècles qui ont précédé l’Annexion, on peut suivre la piste lancée par Montaigne, que j’ai mentionnée la semaine dernière : celle de la langue.

Claude Favre de Vaugelas

Claude Favre de Vaugelas

Vaugelas (1585-1650) est connu pour ses Remarques sur la langue française (1647) qui passent pour avoir fixé la langue française à Paris même. Or, il s’agit d’un noble rattaché à la Savoie, à l’origine. Né en Bresse à l’époque où celle-ci faisait encore partie du duché de Savoie, il était le fils d’Antoine Favre (1557-1624), qui fut président du Sénat de Savoie, à Chambéry, après avoir été magistrat à Annecy.

En effet, à cette époque, Annecy était la capitale de l’apanage de Genevois-Nemours, et était comme une partie détachée de la Savoie. Il avait été créé en 1514 pour Philippe de Savoie, frère du duc Charles III, et subsista jusqu’à l’extinction de cette branche de la Maison de Savoie, en 1659. Or, Philippe, comte de Genevois, fut invité, à l’époque où François Ier occupa la Savoie, à vivre près de Paris. Le roi de France, qui était son neveu, créa pour lui, à Nemours, un duché, et c’est l’origine de l’hôtel des Savoie-Nemours, dans la capitale française.

 

Armoiries Savoie-Nemours

Armoiries Savoie-Nemours

On ne peut pas nier l’influence de la France sur le Genevois de ce temps, et certaines parties du château d’Annecy construites alors le furent dans le style de l’Île de France même. Vaugelas vécut lui-même d’abord à Annecy avec son père, avant de partir pour Paris précisément en tant que secrétaire du duc de Genevois-Nemours, Henri Ier. On sait ce qu’il s’ensuivit : bien accueilli par la cour de France, Richelieu l’employa pour créer l’Académie française.

 

Château d'Annecy

Château d'Annecy

La langue française fut donc enseignée à Paris par un Savoyard, dont on disait, du reste, qu’il avait l’accent de son pays : il ne l’avait pas quitté en arrivant en France. Mais on ne disait pas qu’il parlait mal français, évidemment : on disait justement le contraire. Son père, Antoine Favre, composa des sonnets en français d’une grande perfection formelle, et fut l’ami de François de Sales, qui installa le français dans l’Église de Savoie. Le Sénat de Savoie devait, de son côté, utiliser le français depuis que François Ier l’avait ordonné pour toute la France à une époque où il était aussi maître de la Savoie.

 

Néanmoins, au début du XVIIe siècle, on se demanda quel était le vrai et bon français. Vaugelas répondit que c’était la langue de la Cour, c’est-à-dire des magistrats du Roi. Or, le roi auquel on pensait forcément, c’était encore François Ier, dont le français devait sans doute beaucoup à celui de sa mère, Louise de Savoie, qui était fille du duc Philippe, et avait été élevée en Bresse. Il faut donc admettre que la Savoie de la Renaissance – et en particulier sa partie bressane – est pour beaucoup dans la formation et l’origine du français moderne. Et l’on sait à quel point la langue a partie liée avec le sentiment de l’identité.

 

Quand Jacques Replat dira peu de temps avant l’Annexion que la langue tire la Savoie vers la France, il s’enracinera donc dans une longue tradition.

Rémi Mogenet.

 

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nov 16 2009

Prémices de l’Annexion

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François Ier

François Ier

En réalité, dès le XVIIe siècle, certains se demandèrent pourquoi la Savoie et la France n’étaient pas unies sous un même gouvernement. L’Italien Sébastien Locatelli, en particulier, disait, passant à Pont-de-Beauvoisin (la frontière) en 1664, que les Français et les Savoyards s’entendaient très bien, « comme chien et chat ».

De fait, au XVIe siècle, le roi de France François Ier avait pris possession de la Savoie en s’arrogeant le titre de prince du Duché. Mais, petit-fils du duc Philippe par sa mère, il pensait agir ainsi à ce titre, notamment au sujet de la Bresse et du Faucigny, qui depuis toujours s’étaient transmis aussi par les femmes. A cette époque, alors que le droit français devait remplacer le droit savoisien, un maître de rhétorique de Lyon, Barthélemy Aneau, se fendit d’un écrit dans lequel il dénonçait l’obscurantisme des lois du Duché, qui avaient eu cours jusqu’alors. Mal lui en prit, car le poète, originaire de Chambéry, Marc-Claude de Buttet répondit immédiatement par un pamphlet s’en prenant à lui et faisant l’éloge du régime des Ducs : le patriotisme, en Savoie, a toujours été plus grand qu’on ne l’a su à l’extérieur, où l’on tend à croire que les Savoyards aimaient soit la France, soit l’Italie, soit la Suisse – sans concevoir qu’ils pussent d’abord aimer la Savoie même !

Michel de Montaigne

Michel de Montaigne

A la fin de ce XVIe siècle (alors que la Savoie avait été rendue à ses princes légitimes, qui avaient vécu entre-temps à la cour de Charles-Quint, en Espagne), le grand écrivain Montaigne, passant en Maurienne lors d’un retour d’un voyage en Italie, remarqua bien qu’à partir du mont-Cenis, les gens ne parlaient plus italien, mais français, ou du moins un dialecte qui n’en était pas éloigné. Cependant, il regardait l’architecture savoisienne comme très originale, notamment pour les rues à arcades, dans les villes, qui firent également l’admiration de Stendhal au XIXe siècle : Montaigne affirmait que c’était une spécificité savoisienne, et que dès qu’on passait la frontière, elle n’existait plus.

Ainsi, si on scrute les origines de l’essor des nationalités et des monarchies absolues, de la construction de la France moderne, il reste difficile d’affirmer que la Savoie était destinée à devenir française, même s’il existait quelques frémissements pouvant le laisser prévoir.

Rémi Mogenet.

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nov 09 2009

Après l’Annexion : à la conquête de Paris

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Buste de Marie-Louise Cognacq-Jaÿ

Buste de Marie-Louise Cognacq-Jaÿ

Un dessin de presse, paru dans un journal français après l’Annexion, montre un Parisien, habillé en bourgeois, dans la montagne, face au mont-Blanc, guidé par un Savoyard ; sous l’image, sa parole est inscrite : « Alors, tout cela est à nous, maintenant ? » Mais on aurait aussi bien pu, sans doute, montrer, dans la presse savoyarde, un Savoyard arrivant à Paris, et, face à un de ses monuments (disons l’Arc de Triomphe, puisque la tour Eiffel n’existait pas encore), lui faire dire la même chose. L’Annexion est l’occasion d’un partage de tout ce qui est public. Et les Savoyards sont bien montés à l’assaut de Paris, en s’efforçant de s’y enrichir, puisque la capitale française n’est pas seulement un centre administratif, mais aussi un pôle commercial séculaire : d’avoir allié les deux fut toujours sa principale force.

Les Savoyards, âpres au travail et instruits, étaient sans doute comparables à ce que sont aujourd’hui les Asiatiques. Toutefois, à Paris, avant l’Annexion, nombre de sentiments hostiles à leur égard se manifestèrent : on les accusait de voler le travail des Français, et notamment des plus pauvres, particulièrement ceux qui arrivaient d’Auvergne. Et on se plaignait qu’ils envoyassent une partie de leurs revenus chez eux, dans leur famille, en Savoie, créant ainsi une fuite de capitaux et de revenus pour les commerçants français. Les arguments sont connus : on les entend aujourd’hui encore. Mais on ne les entend évidemment plus pour les Savoyards – et il en est ainsi depuis 1860, comme on s’en doute.

L’Annexion ôta toute base légale, pour ainsi dire, aux plaintes des Parisiens, et les Savoyards purent s’enrichir dans la capitale sans être scrutés. A ma connaissance, ils le firent surtout dans le commerce, et en particulier dans les grands magasins naissants. Écrivant l’histoire du château de Villy, à Contamine-sur-Arve, près de Bonneville, je pus découvrir qu’il avait appartenu à une famille qui s’était enrichie grâce au Bon Marché. Et c’est dans ce même Bon Marché (dont la vie et l’évolution furent indirectement racontées par Émile Zola dans son roman Au Bonheur des dames) que se rencontrèrent Ernest Cognacq (originaire de l’île de Ré) et la Savoyarde Marie-Louise Jaÿ. Ensemble, ils fondèrent la Samaritaine, et Marie-Louise Jaÿ en fut la principale animatrice. Elle fit venir ses cousins de Samoëns pour l’aider, et c’est ainsi qu’ils devinrent, à Paris, des notables.

Henry Bordeaux

Henry Bordeaux

Le cas n’est certainement pas isolé, et on ne peut pas nier que l’Annexion ait favorisé les affaires de plusieurs Savoyards entreprenants, qui purent profiter des possibilités offertes par la première des villes francophones. Sur le plan culturel, même, plusieurs écrivains savoyards eurent du succès à Paris, dans les temps qui suivirent l’Annexion : Charles-Albert Costa de Beauregard et Charles Buet, par exemple, ou bien Henry Bordeaux. Les écrivains savoyards, jusque-là, étaient fréquemment confinés dans leur petite patrie ; s’ils venaient à Paris, ils étaient très isolés ; après 1860, ils purent faire à volonté la navette entre la capitale et leur pays propre.

Cette aspiration des talents (ou de certains d’entre eux, du moins) vers Paris eut cependant pour corollaire une forme d’appauvrissement, ne serait-ce que le plan culturel, de la Savoie même : d’ancien Duché prestigieux et autonome, elle devenait une province française excentrée et périphérique…

 Rémi Mogenet.

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nov 02 2009

L’individualisme savoyard à l’épreuve de la France (sous l’angle de la religion catholique)

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Ecu de Tarentaise

Ecu de Tarentaise

Si Charles Buet, reprenant ce que je crois être la doctrine française depuis Louis XIV et Bossuet, prônait lunité de la religion et de la nation, il existe, chez lécrivain dorigine tarine Louis Dimier (1865-1925), une forme dindividualisme catholique qui est peut-être typique de lesprit montagnard. Il nest pas forcément anodin quun autre écrivain dorigine tarine, Jean-François Ducis, à lépoque de la Révolution, ait marqué, à Paris, des tendances proches de celles de Louis Dimier : j’y reviendrai.

Lannexion de la Savoie, certes, a ajouté à la France un territoire rempli globalement de catholiques fervents, politiquement conservateurs. Mais ce fut souvent une ligne catholique originale, qui ne se réduisit pas lexploitation politique du catholicisme queffectua Maurras ; à cet égard, elle portait encore la marque de Joseph de Maistre, faite à la fois de fidélité au dogme catholique et d’un individualisme mystique qui porta le philosophe de Chambéry vers la franc-maçonnerie, par exemple.

 

Charles Mauras

Charles Mauras

Louis Dimier, de fait, se brouilla avec Maurras, et sa doctrine lexplique. Dans sa vie, il fut essentiellement un critique dart, spécialiste du Primatice, peintre, sculpteur et architecte italien quemploya le roi François Ier, en son temps. Or, Dimier rejetait, dans louvrage quil lui a consacré, lidée que lesprit national pût être en soi la source de la flamme inspiratrice, chez lartiste. A ses yeux, celui-ci se reliait, par linspiration, à lEsprit saint – en lequel, naturellement, il croyait – d’une façon purement individuelle ; la nation ensuite en profitait, grâce au Prince. En d’autres termes, il n’y a rien de divin au sens pur, dans l’âme nationale, et si Dimier fut proche de Maurras, cest sans doute surtout parce que la royauté avait soutenu la foi catholique ; le nationalisme au sens français ne lhabitait pas vraiment.

Cest peut-être bien lié à son origine savoyarde, car, installé, à la fin de sa vie, à Saint-Paul-sur-Isère, en Tarentaise, la terre de ses ancêtres, il rédigea une Histoire de la Savoie (1913) qui souligna surtout loriginalité d’un petit pays riche par sa culture. Ainsi, il représenta le courant conservateur et catholique propre à la Savoie, qui, malgré lAnnexion, ne put pas toujours se fondre dans la droite française, le particularisme montagnard demeurant trop fort.

 Rémi Mogenet.

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oct 26 2009

La fin des relations avec les Allemagnes

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Ecole d'horlogerie fondée en 1848

Ecole d'horlogerie fondée en 1848

L’impression qu’avaient les Savoyards d’être économiquement isolés, sous la restauration sarde, a été expliquée par Stendhal – on l’a vu – par le souvenir de Napoléon, sous le règne duquel la frontière avec la France était ouverte et donc n’empêchait pas les échanges. Il faut se souvenir que Genève faisant alors partie de la France, même avec cette cité de Calvin, le commerce se développa considérablement.

Mais l’impression d’enfermement existait aussi par rapport à l’ancien royaume de Sardaigne, celui qui avait précédé la Révolution, notamment dans le nord de la Savoie. En effet, au-delà même de Genève et de la Suisse, avec lesquelles les relations demeuraient tendues, les Savoyards du nord se rendaient constamment, à cette époque, en Allemagne.

Georges Muffat

Georges Muffat

On a volontiers oublié que la Savoie paya un tribut au Saint-Empire romain germanique jusqu’à la dissolution de celui-ci, en 1806. Cela rapprochait politiquement la Savoie du monde allemand en général, et les Savoyards sont ainsi nombreux à s’être illustrés dans ce qu’on nommait alors généralement les Allemagnes. On se souvient du prince Eugène, qui, au début du XVIIe siècle, fut couronné de gloire à Vienne, ainsi que du compositeur Georges Muffat (1653-1704) qui, originaire de Megève, fit fortune à la cour de plusieurs princes allemands : il fut l’un des inspirateurs de Haydn, par exemple.

Qu’il fût originaire de Megève est significatif, car, pour une raison un peu obscure, les habitants du Faucigny (ou Faucignerands) ont réellement été à la pointe de ces relations avec le monde allemand. Horace-Bénédict de Saussure, passant à Magland vers 1775, déclare qu’on y est aisé parce qu’on va constamment en Allemagne pour y accroître ses richesses. Et on connaît l’histoire du décolletage (telle que la présente le musée de Cluses) : à l’origine, il s’agit d’un horloger de Saint-Sigismond, près de Cluses, qui, ayant séjourné à Nüremberg au début du XVIIIe siècle, y perfectionna son art au contact des horlogers allemands, et qui, de retour au pays natal, en 1720, y fonda un atelier qui ne tarda pas à avoir du succès. Celui-ci se développa, notamment par le commerce avec Genève, et l’École d’horlogerie de Cluses fut finalement fondée par le roi Charles-Albert, en 1848. (Au cours du XXe siècle, le décolletage, on le sait, fut mis au service de l’automobile française.)

Néanmoins, après la Restauration sarde, ce débouché allemand fut complètement supprimé : la rupture entre la Savoie et l’Autriche avait été consommée par la dissolution du Saint-Empire, qui fit naître, en Italie, une idée nationale que s’empressa de reprendre à son compte le roi de Sardaigne. L’Autriche tenant la Lombardie et la Vénétie, la guerre était inévitable, et elle eut lieu. Elle fut d’ailleurs l’occasion de l’Annexion, comme on ne l’ignore pas, car le Roi avait besoin de la France pour l’emporter sur l’Autriche, et il fallut la payer de Nice et de la Savoie. La seconde n’était d’ailleurs pas très enthousiasmée par l’idée nationale italienne. (Pour Nice, Garibaldi tend à montrer le contraire.)

Bref, pour la Savoie, à certains égards, la situation, sur le plan économique, était en fait plus difficile, au XIXe siècle, qu’elle ne l’avait été avant la Révolution. Les difficultés avec la Suisse s’étant aplanies, on comprend que dans le Faucigny, on ait beaucoup compté, en 1860, sur les relations commerciales avec celle-ci pour retrouver une activité économique florissante.

Rémi Mogenet.

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oct 19 2009

La Première Guerre mondiale et le rattachement psychique à la France

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Joseph de Maistre

Joseph de Maistre

Le sentiment patriotique, en Savoie, on l’a vu, eut pour objet la Savoie même, tant avant que pendant et après l’Annexion. Cela dura, je pense, jusquà la Première Guerre mondiale, et cela est attesté par exemple par les écrits de Noémi Regard (1873-1952), une institutrice qui fut également pédagogue et écrivain, et qui eut pour particularité dêtre née dans une famille protestante, près de Saint-Julien-en-Genevois : elle se sentait plus proche de Jean-Jacques Rousseau et de sa religion naturelle que de Joseph de Maistre et de son catholicisme ardent !

Or, dans un de ses écrits pédagogiques écrit sous la forme dun dialogue avec ses élèves, elle fit allusion à la guerre de 1914-1918 en montrant un patriotisme fervent, en faveur de la France. Pour elle, il ne faisait pas de doute que celle-ci était dans son bon droit, et que lAllemagne avait tort. Sur ce plan tout politique, elle ne mentionna jamais la Savoie.

Charles Péguy

Charles Péguy

Pourtant, elle l’adorait : elle en chantait la nature, et disait ne pas pouvoir se passer de la lumière qui chaque matin se déversait sur ses prés et ses vaches – ou des couleurs qui chaque automne en inondaient le beau paysage. Mieux encore, elle refusa toujours denseigner ailleurs quen milieu rural, aimant par-dessus tout lâme paysanne. Elle se sentait liée à la Savoie jusque dans le fond de son être. Mais pour elle, cela neut pas deffet politique direct, sinon dans le sens où elle se rattacha à ce courant qui glorifiait la province, la bonne vieille terre française, à la façon de Charles Péguy – et, de nos jours du poète savoyard Jean-Vincent Verdonnet, qui eut pour source dinspiration à peu près la même région de la Savoie que Noémi Regard. Or, ce courant, il faut lavouer, déboucha essentiellement sur le gaullisme. Il ne donna pas lieu à un régionalisme foncier.

La Savoie devint ainsi une province rurale de la France ; et somme toute, cela ne date pas tant de 1860 que de 1914. Même la préférence que les milieux cultivés savoyards affichent à présent pour Rousseau, face à Joseph de Maistre et François de Sales, montre de quelle façon les Savoyards se sont rattachés au panthéon français…

 

Rémi Mogenet.

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oct 12 2009

Effet de l’Annexion sur le parti catholique : l’entrée dans la droite française

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buetUn des engagements exigés à la France par le comte Amédée Greyfié de Bellecombe, en échange de son adhésion à l’Annexion, était une politique favorable à l’Église catholique, politique que ne suivait plus le gouvernement de Turin depuis plusieurs années, étant de tendance libérale. Les attaques contre le statut de l’Église qui ont eu lieu aussi en France, sous la IIIe République, firent donc dire à certains que la France n’avait pas tenu ses engagements, et même évoquer des tentations sécessionnistes. De fait, alors même que le parti catholique avait été favorable à l’Annexion, il était à présent hostile à la République, à laquelle la France désormais s’assimilait. La défense de l’ancienne Savoie fut donc aussi liée à la défense de l’Ancien Régime, au moins sur le plan religieux. La ligne suivie par Joseph de Maistre, à cet égard, était demeurée importante, en Savoie.

A la fin du XIXe siècle, on vit ainsi apparaître des noms savoyards, parmi les hommes de lettres français de la droite radicale – notamment celui de Charles Buet, qui était un proche de Léon Bloy et de Huysmans. Sa position était déjà maurrassienne, en ce qu’il défendait l’union de l’État et de l’Église : à ses yeux, à une nation, il fallait une religion unique ! Buet eut pour disciple et filleul spirituel le célèbre romancier Henry Bordeaux, qui fut de la même tendance politique.

Je dois dire que mon grand-père, installé à Paris, participa totalement de ce courant. Membre de l’Action Française jusque dans les années 1930, il conservait précieusement, comme une relique, à la fois les œuvres de Joseph de Maistre et de François de Sales, qu’il vénérait, et les généalogies des ducs de Savoie et des rois de France, lesquelles étaient pour lui d’une importance égale. Régionaliste, royaliste et catholique, il amassa nombre d’ouvrages sur la Savoie, mais il possédait aussi les œuvres de Henry Bordeaux et de Charles Maurras. Cependant, homme de méditation, lecteur assidu de l’Imitation de Jésus-Christ, il rejeta les conceptions de Hitler : le Jésus qu’il adorait ne descendait-il pas, lui-même, du roi David, par sa mère ? Il devint donc gaulliste.

De fait, je crois que les Savoyards conservaient fréquemment une forme de mysticisme qui individualisait au fond le rapport avec la divinité. La politique devait soutenir l’individu, à cet égard, mais pas faire prévaloir les questions ethniques ; les ethnies elles-mêmes soutenaient la tradition religieuse, et lui demeuraient subordonnées : le mysticisme n’admet pas, je pense, que la religion dans laquelle il s’inscrit puisse n’être qu’un aspect parmi d’autres de la culture nationale, comme on a pu le considérer à la fin du XIXe siècle, à la même époque où les conceptions « racialistes » se sont développées. Au bout du compte, la relation de soi-même avec Dieu demeurait l’essentiel. Le catholicisme savoyard n’était pas forcément étatisé, s’appuyait souvent sur du folklore, l’esprit des vallées, un peu comme au Moyen Âge, et j’en donnerai une autre illustration prochainement, au travers de la figure de Louis Dimier.

 

Rémi Mogenet.

 

 

 

 

 

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oct 05 2009

La logique de Jean-Pierre Veyrat : se détourner de Paris.

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fdesalesJean-Pierre Veyrat (1810-1841) est le plus grand poète de la Savoie romantique. Son œuvre, pleine de feu et d’âme, est marquée par un mysticisme ardent, évidemment lié à la tradition catholique : il était disciple de François de Sales et de Joseph de Maistre. Ses derniers vers, nourris d’images tirées de l’Apocalypse, peuvent aller jusqu’à rappeler les chansons de geste du XIIe siècle, par endroits : il y évoqua l’histoire moderne sous un angle prophétique, au travers de mythes grandioses qui transfiguraient le réel.

Pourtant, né sous Napoléon, il avait commencé par vénérer la mémoire de celui-ci, et avait composé un poème contre le roi de Sardaigne, qui l’avait banni. Il vécut dès lors à Paris, où il fréquenta des poètes de second ordre (notamment Hégésippe Moreau), et connut la misère. Une crise religieuse le ramena d’abord à la Grande-Chartreuse, aux portes de la Savoie, puis le conduisit à demander au Roi sa grâce, qu’il obtint. Son premier recueil, La Coupe de l’exil, évoque son repentir et son retour dans sa « petite patrie », et même s’il est mort assez longtemps avant l’Annexion, ce qu’il exprima est significatif d’un certain état d’esprit qui régna en Savoie sous la Restauration sarde.

Car, certes, il commença par caresser le souvenir de Napoléon et par regarder vers Paris, comme beaucoup de Savoyards de son temps, mais la force du lien avec l’Église et la dynastie de Savoie devait finalement submerger en lui cette nostalgie pour l’Empire français. Il préconisa ensuite de regarder vers l’Italie, et de tourner le dos à Paris et à ses tendances révolutionnaires. Car au-delà de la Savoie même, au-delà de la patrie, de la terre des ancêtres, des souvenirs familiaux – qu’il ne cessa pourtant pas de chanter -, il voulait porter son regard vers la « véritable patrie », celle des cieux, et il pensait que la religion des pères – et notamment le mysticisme propre aux Alpes et illustré par François de Sales – portait son âme précisément dans cette direction.

Notons néanmoins que cette tradition qui réclamait le « renoncement au monde » allait à l’encontre de tendances profondes, au XIXe siècle, que Veyrat même mourut peu de temps après cette période de crise intérieure, et qu’en 1860, paradoxalement, la donne avait changé : le gouvernement de Turin était devenu libéral, anticlérical, et les catholiques savoyards soutinrent Napoléon III en échange de garanties que, sous son autorité, l’Église, en Savoie, serait protégée. Les politiques nationales n’ont rien de constant, et l’attachement à une certaine ligne religieuse – ou idéologique – n’a jamais tiré de façon définitive la Savoie vers la France ou l’Italie.


Rémi Mogenet.

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sept 28 2009

Les sentiments ambigus d’Amélie Gex

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amelie-gexAmélie Gex (1835-1883) est connue pour sa belle poésie en dialecte de Challes, près de Chambéry. Le surnom masculin (Dian de la Jeânna) qu’elle a longtemps pris pour signer ses poèmes publiés dans la presse locale rappelle que la société savoisienne était dirigée par les hommes: dans l’ancien droit du royaume, les filles ne touchaient qu’une dot, et les aînés bénéficiaient de la moitié des biens paternels ; les autres garçons se partageaient le reste.

Cependant, Amélie Gex n’en gardait pas de rancœur, vis à vis de l’Ancien Régime. Au contraire, ses écrits en prose française (rassemblés sous le titre Vieilles choses et vieilles gens) manifestent une nostalgie marquée, à l’égard de la personne même du Roi. Cet attachement des Savoyards en général à la dynastie de Savoie est quelque chose qu’on n’a jamais mesuré suffisamment. Même en 1859, comprenant l’orientation italienne de Turin, et qu’ils allaient en faire les frais, ils protestèrent, au Parlement, et votèrent unanimement contre les crédits alloués à la guerre qui se préparait contre l’Autriche en Lombardie. Ils devinrent français parce qu’ils avaient été rejetés par le Duc, et non parce que les rois de France eussent jamais été pour eux une référence.

L’attachement sensible d’Amélie Gex à la Maison de Savoie est d’autant plus paradoxal que du temps du Duché, on n’imprimait quasiment rien, en dialecte : ce qui s’écrivait en langue locale demeurait à l’état de manuscrit, ou était intégré, comme curiosité, à des ouvrages globalement en français, qui était la langue des magistrats et des prêtres (alors que, en France, au moins les seconds continuaient souvent d’utiliser une langue « régionale », comme le basque ou le breton : mais la Savoie, à l’image de la Suisse romande, et à la suite de Calvin puis de François de Sales, pratiquait le français même au sein de son Église).

Les libertés de la presse acquises après la chute de Napoléon III et l’instauration de la IIIe République ont beaucoup fait pour permettre au dialecte savoyard de s’imprimer. Et de fait, toujours d’une façon paradoxale, Amélie Gex était républicaine, et rejetait le bonapartisme. Pourtant, elle demeurait fidèle aux traditions, prônant le travail, et chantant la vie pastorale, comme plus tard le fera Jean Giono !

Il est difficile de dégager une constante idéologique, au sein de l’ancienne Savoie, mais le sentiment d’attachement aux princes de Savoie et l’aspiration paradoxale à la liberté, ainsi que le respect des traditions séculaires et paysannes, pourraient en constituer un résumé, qu’incarne bien Amélie Gex…

Rémi Mogenet.

 

 

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sept 22 2009

Les prophéties de François Arnollet

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 coq-gaulois  

Je n’ai pas trouvé, en Savoie et à l’époque de l’Annexion, de sentiments patriotiques vraiment enthousiastes, vis à vis de la France, même si Napoléon, en particulier, a pu laisser des souvenirs grandioses : j’y reviendrai.

Pour des sentiments patriotiques explicitement « gaulois », il fallut attendre, en réalité, qu’ils vinssent se greffer sur le sentiment patriotique spécifiquement allobroge, pour ainsi dire, et cela n’arriva pas avant la toute fin du XIXe siècle, à ma connaissance.

                J’en ai trouvé un exemple chez le Tarin François Arnollet, qui n’est justement né qu’en 1862, et qui a surtout chanté les Ceutrons (le peuple vivant dans la Tarentaise antique) et l’Isère, dont il a évoqué la création par l’archange saint Michel dans le style de Victor Hugo et de sa Légende des siècles. Or, par-dessus les Ceutrons, pour ainsi dire, il ne mettait pas la Savoie, comme on avait pu le faire avant 1860, mais bien la Gaule et son célèbre Coq.

                De fait, son drame des Keutrons évoque la triste fin du peuple ceutron face aux Romains, et le dénouement voit le héros, tombé au champ d’honneur, prophétiser d’une manière étrange : il affirme que bientôt, les peuples du nord vont venger les Ceutrons, et que, plus tard, un Coq aux trois couleurs (bleu, blanc, rouge) chantera glorieusement, face à l’Aube, sur une Terre délivrée de Mammon, dieu maléfique adoré des Romains, et qui dévore les enfants pour en faire de l’or – image encore peut-être tirée de Victor Hugo. Les Ceutrons sont bien présentés comme devant être délivrés par la République française, mais les peuples libérateurs du nord sont nettement les anciens Germains, dont faisaient partie les Burgondes et les Francs, et on ne sait pas si pour Arnollet la France doit réellement, en tant qu’État, être rattachée aux Gaulois (aux Celtes).

                Cela dit, l’œuvre d’Arnollet atteste bien d’un sentiment patriotique proprement français et républicain. La claire influence, sur lui, de Victor Hugo – qui mêla progressisme, patriotisme et mysticisme -, est à cet égard assez parlante. Mais le drame des Keutrons date de 1889, et Arnollet fut élevé dans les écoles du Second Empire et de la IIIe République. L’école, dans la Savoie d’avant 1860, adoptait le point de vue de la dynastie de Savoie, non celui des rois de France, et même le souvenir de Napoléon n’était pas entretenu par les prêtres et les magistrats de Chambéry, lesquels dirigeaient l’Enseignement.

                Au reste, avant d’être français, Arnollet demeurait sans doute tarin : il remerciait la France d’avoir permis à la Tarentaise de faire partie d’une République, mais pour autant, je ne pense pas qu’il se soit senti culturellement lié à Paris. L’esprit de sa vallée continuait à le guider !

 

Rémi Mogenet.

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